29 avril 2007
Couverture
30 avril 2007
"Au lion d'or"
Voici un roman autobiographique d'une période particulière de mes jeunes années. Ce roman est écrit sous forme d'une suite de petites histoires qui peuvent être lues séparément. L'action se situe au début des années 60, au coeur de la période qui sonna le glas de la colonisation. Ma petite vie commençait par un exode!
Vous êtes les bienvenus sur mon blog: "Au lion d'or"!
« Au lion d’or, hôtel meublé »
En ce temps là, nous habitions à Chelles. Chelles est une ville
située à une dizaine de kilomètres de la capitale.
Nous avions, mes parents et moi, un logis dans un immeuble en face
de la gare. Le dit immeuble était situé à coté d’un pont de chemin de fer: les
trains tirés par des locomotives à vapeur passaient au niveau du deuxième étage
de la bâtisse à une trentaine de mètres de celle-ci. Un magasin de vente et de
réparation de deux roues s’intercalait entre la bâtisse et le remblai de la
voie de chemin de fer. Chaque fois qu’un train circulait sur ce pont, celui-ci
vibrait et les vibrations se propageaient aux infrastructures de l’immeuble. Le
souffle puissant des monstres d’acier émettait un bruit assourdissant et des
plus incommodant. C’est surtout pendant la nuit, que le bruit devenait des plus
perturbant et qu’il nous avait maintes fois sorti du sommeil .Les premières
semaines dans ce logement avaient été des plus difficiles. Plus tard, nos corps
deviendront moins sensibles à cette nuisance et le tintamarre et les
trépidations faisaient parties du décor. Il faut croire que l’homme peut s’adapter
à tous, en tout cas en apparence .Les cheminées des locomotives expulsaient d’épaisses
volutes de fumée noirâtre chargées de poussière de charbon. Cette poussière
restait en suspension dans l’air qu’elle empestait, puis finissait par
retomber, noircissant les murs et les toits, et salissant tout aussi bien les
vitres des fenêtres que l’intérieur des
logis. Il arrivait qu’elle souille aussi le linge que l’on avait pendu dehors,
pour que celui-ci sèche plus rapidement.
L’immeuble était de trois étages. Au rez-de-chaussée, il y avait un
magasin de lingerie féminine. Le reste des étages était occupé par un hôtel
meublé, enfin c’est ce qui était écrit sur la façade : « Au lion
d’or, hôtel meublé ». En fait, le seul mobilier qui agrémentait chaque
chambre était constituée d’une table sans âge, venant probablement d’un ancien
bistrot, de quatre chaises du même style et d’un lit.
Le papier peint pisseux résistait au temps depuis des décennies et,
parterre, il y avait un linoléum couleur ocre, qui bien que pas tout
jeune, était largement plus plaisant à regarder et plus facile à garder propre
que le plancher en bois que celui-ci recouvrait. Ce même plancher, on le retrouvait
sur chaque palier .L’escalier avait aussi des marches en bois, creusées en leur
milieu par l’usure du temps. Pour compléter ce tableau idyllique, la peinture
des murs de la cage d’escalier et de ceux des différents couloirs était d’un
blanc sale, un blanc d’avant guerre, un blanc chargé de crasse historique, en
quelque sorte.
Pour en finir avec les éléments de confort de l’endroit, il y avait
l’eau courante, bien sûr, mais sur le palier, quant aux nécessaires commodités,
les toilettes, elles trônaient au premier étage à un seul exemplaire, et bien
sûr elles étaient à la mode turc. Un seul lieu d’aisance, c’est peu pour un
immeuble de trois étages : les utiliser demandait une bonne dose de stratégie,
de patience et pas mal de courage. Ainsi, chacun devait se débrouiller avec les
moyens du bord –le pot de chambre était d’actualité- ou bien utiliser des ruses
de sioux pour prendre possession des lieux quand ceux-ci étaient disponibles.
En fait, l’hôtel n’avait d’hôtel que le nom et la totalité des
pensionnaires logeaient là depuis des mois, voir des années. Ces gens
semblaient s’accommoder du peu de salubrité de l’endroit et ce, probablement, à
cause de leur manque de moyens. En outre, l’immeuble étant situé en face de la
gare et il suffisait de vingt minutes en train pour atteindre le cœur de Paris.
Cette situation particulière faisait qu’il était pratique pour eux de résider
là. De plus Chelles, en ce temps là, était une ville calme et raisonnablement correcte
comparé à certains quartiers de Paris ou de certaines villes de la proche
banlieue.
Au début, nous habitions au troisième étage et nous n’avions qu’une
modeste chambre. Je dormais dans un
petit lit. Celui-ci était situé cote à cote avec celui de mes parents. Bientôt,
nous aurions la jouissance de la chambre mitoyenne, et mon père, muni des
autorisations adéquates, entrepris de percer la cloison et de créer une porte dans
le mur mitoyen aux deux chambres. A partir de ce moment là, l’endroit ressemblerait
plus à un appartement. Plus tard encore, nous obtiendrions l’appartement du
premier étage, celui qui était occupé par les propriétaires : deux sœurs
d’un certain âge qui n’avaient pas exactement toutes leurs têtes. En fait, tout
cela arriverait au fur et à mesure des évènements que je vais conter.
Comment étions nous arrivé à habiter là ?
Nous étions ce que l’on appelle communément des « pieds
noirs » : nous venions d’Algérie. Au fait, pourquoi nous appeler
« pieds noirs » : nos pieds ont la même couleur que tout un
chacun. Je pose la question car certains personnages, plus « malins »
et narquois que d’autres, me posèrent la question de nombreuses fois. Comme on
dit à l’église : « Heureux les simples d’esprits… ». Ce
sobriquet vient du fait que quand les troupes françaises débarquèrent en
Algérie, les indigènes les appelèrent « pieds noirs » en référence
aux bottes de cuir noir dont ces militaires étaient chaussés. Donc nous étions
des « pieds noirs » et en 1959 mon père, qui ne se faisait plus
d’illusions sur l’issue des « évènements d’Algérie » (termes
consacrés à l’époque), avait décidé de venir en « métropole » (encore
un terme usité à l’époque) puis, dès que possible, il devait venir nous
chercher. En fait, cela lui a pris un an pour y arriver. Et encore, il a fallu
l’aide de son patron de l’époque qui, le voyant triste et déprimé, lui demanda
quel était son problème. Après qu’il sut ce qui se passait, il dit à mon père
qu’il lui prêtait l’argent nécessaire au voyage et qu’il pouvait prendre le
temps qui lui serait nécessaire pour aller nous chercher. Il y a de brave gens
dans ce monde ! Ainsi, mon père put faire ce qu’il avait promis à ma mère.
Nous sommes arrivés à Paris le premier janvier 1960. Quelle célébration de
nouvel an ! J’avais quatre ans et demi. Il nous conduisit dans sa modeste
chambre d’hôtel. Quel ne fut pas le désespoir de ma mère, quand elle découvrit
l’endroit minuscule où vivait mon père. Elle pleura beaucoup. Mon père se mit,
rapidement, en devoir de trouver un autre endroit pour vivre, et quelques
semaines plus tard, nous aménagerions à Chelles.
Les scoubidous…
Depuis qu’il avait les pieds à Paris,
mon père avait vécu dans une chambre d’hôtel et pour trompé sa solitude il
avait confectionné des « scoubidous » multicolores : c’était à
la mode en ce temps là. Il me les avait offert lors de notre arrivé dans la
capitale. A mes yeux de gamins, ces «nattes» de plastique étaient un trésor, et
le fait que cela venait de mon père en augmentait encore la valeur. A notre
arrivée dans la fameuse chambre et après avoir consolé ma mère qui était en
larme, il m’avait fait asseoir sur le lit et m’avait donné de curieux objets en
fil de électrique torsadé. C’était des fils de cuivre semi-rigide gainés de
plastique. Ils étaient multicolores comme les scoubidous, et cela
m’émerveillait. Mon père entrepris de m’expliquer que le premier était un
chien, un chien très gentil qui était content de me rencontrer, et puis
l’autre, c’était un oiseau et le troisième c’était une girafe. Je ne savais pas
ce qu’était une girafe, mais je remarquais que cet animal avait de plus longues
pattes que le chien, et un très long coup ce qui me fit beaucoup rire. Le
dernier était de forme assez incompréhensible pour moi et je le regardais avec un
peu méfiance. Plus tard, je compris que cela représentait un clochard qui avait
trop bu et qui s’agrippait à un réverbère. Il avait à la main un petit bout de
fil électrique à la couleur rouge : cela figurait sa bouteille de
vin !
Tout ces objets avaient été mes
premiers jouets, enfin ceux qui sont restés dans ma mémoire. J’allais les
garder de très longues années.
La famille « Michelle »
Au « Lion d’Or », la voisine du bout du couloir était surnommée
la « mère Michelle ». Michelle était peut être son vrai nom ou
prénom ? Quoiqu’il en soit, tout le monde l’appelait ainsi. C’était une
femme d’une cinquantaine d’années, pas très grande, d’une importante corpulence
et qui ne dédaignait pas de boire un petit coup de rouge. Elle appréciait
certainement le vin, le mauvais vin acheter par caisse entière, mais elle
buvait aussi pour accompagner son concubin qui était un ivrogne invétéré. Le
père « Michelle », tout le monde l’appelait comme ça faute de
vraiment savoir son nom, était un adorateur de Bacchus. Le père Michelle
travaillait pour l’EDF et était monteur de lignes à haute tension. Son métier
consistait à grimper aux pilonnes pour les équiper de câbles électriques. Ses
occupations le conduisaient à être très souvent en déplacement. Ainsi, il
n’était chez lui qu’assez rarement et toujours que pour quelques jours. Quand
il était là, cela se terminait toujours en beuverie et souvent en disputes
violentes avec la mère Michelle. Quelque fois, il l’a frappait, ou peut être,
c’est elle qui le frappait. Personne n’a jamais essayé de le savoir !
Quand il restait plus longtemps chez lui que d’habitude, c’est qu’il avait
abusé, une fois de plus, des bienfait de la treille et qu’il avait fini par
chuté d’un de ses pilonne : il était en convalescence à la maison. Ce
genre d’accident est arrivé plus d’une fois, mais rien ne pouvait achever la
bête, et cela se terminait toujours seulement par quelques fractures. Bacchus le
protégeait probablement. Le couple avaient une fille : une charmante
blonde de dix-huit ou dix-neuf ans. Je n’ai jamais su son prénom, mais ses
parents l’appelaient « Blondinette » à cause, bien sûr, de sa
blondeur. Du haut de mes cinq ou six ans, j’étais amoureux fou d’elle. Hélas,
Blondinette était fiancée à un jeune homme de son age. Je suis devenu
pareillement fou mais de jalousie envers lui, ce voleur qui l’emmenait dans sa
décapotable : une SIMCA Aronde Plein ciel de couleur bleu ! Un jour
j’eu ma revanche sur ce « gangster »: une revanche de gosse de
six ans. La voiture était là, décapotée et garée devant l’immeuble, et moi je
l’observai caché derrière la porte qui donnait accès à la cour située derrière
l’immeuble. J’étais là à l’affût accompagné d’un petit camarade : nous
étions censés rester dans la cour pour jouer mais… Je voulais montrer ma
fiancée à mon copain. Le hasard avait voulu que, la veille, j’avais trouvé sur
le sol un sifflet métallique semblable à celui qu’utilisaient les gardiens de
la paix. Je venais juste de montrer mon nouveau jouet à mon copain et en avais
tiré une certaine fierté. J’avais même échafaudé toute une histoire pour épater
le gamin. Le couple monta en voiture, et le perfide fiancé fit entamer un
demi-tour en pleine avenue à son véhicule. A ce moment là je soufflai de toutes
mes forces dans le sifflet. Pris de panique par le sifflement strident, et peut
être aussi réalisant que la manœuvre entamée était interdite, le jeune homme
freina de toutes ces forces : la voiture s’immobilisa en travers de
l’avenue. Le jeune homme se dressa dans l’auto décapotée et, regardant autour
de lui, essayait de localiser l’agent de la force publique. La manœuvre
risquée, surtout dans son épilogue, surpris un autre automobiliste qui réussit
à stoppé son véhicule à moins d’un mètre de la dite SIMCA Aronde Plein ciel de
couleur bleu. Une altercation bruyante s’en suivi : j’étai vengé. Oui,
j’étai vengé et, dans le même temps, je n’étai plus amoureux de Blondinette et
donc plus jaloux du fiancé : ce fiancé était décidément trop stupide donc,
par son choix, Blondinette devenait une fille beaucoup moins intéressante.
Enfin, ce fut mon premier amour !!!
Blondinette finit par se marier. Le mariage fut célébré un mois
exactement après que ces parents décidèrent de convoler en justes noces. Peut
être que le couple Michelle avait pensé qu’il serait plus correct qu’ils se
marient avant leur fille ? Peut être que c’était Blondinette qui leur
avait elle demandé cela ? Dieu seul sait la réponse à cette question.
Pourquoi ne portait-elle pas une djellaba et parlait français et non arabe ?
A notre arrivé dans l’immeuble, comme je l’ai dit précédemment,
c’était les événements d’Algérie et il circulait dans la tête des gens simples
de drôles d’idées. Certains pensaient que tous les Pieds noirs étaient des
colons, qui asservissaient les indigènes pour en tirer de gros profits : tous
les Pieds noirs étaient de sales profiteurs, qui tenaient leur fortune d’une
certaine utilisation de l’esclavagisme ! En fait, même si l’Algérie en ces
temps là ressemblait plus à une colonie qu’à un département français (comme
c’était officiellement le cas, d’ailleurs) la grande majorité des gens étaient des
employés et des ouvriers qui se faisaient exploiter, certes moins que les
indigènes, mais plus que les ouvriers et employés en métropole. Mes parents
étaient des ouvriers. La deuxième idée reçue était que les Pieds noirs,
puisqu’ils vivaient avec les Arabes (à comprendre : ces sauvages d’arabes)
ils devaient être des sauvages eux même et devaient être des sortes d’arabes.
Certaines personnes cumulent l’ignorance, la bêtise et un brin de racisme. La
mère Michelle devait faire partie de ce groupe d’élite : elle avait
demandé à ma mère, puisqu’elle venait de « là bas », pourquoi elle ne
portait pas une djellaba comme au bled et parlait français et non arabe. Le
soir même, mon père irait demander des explications et obtint des excuses de
nos « chers » voisins.
Enfin, ils étaient beaucoup plus bêtes que méchants.
Les caisses vides sont bien utiles…
Ma mère se désolait de notre condition de vie dans cet immeuble:
elle en pleurait tous les jours. Elle se plaignait tous les soirs à mon père
sur le fait que nous devions vivre dans cette unique pièce, assez grande
certes, mais avec pour seuls meubles la table, les quatre chaises et le lit. Ce
mobilier avait été complété par un petit lit pour moi, un chauffage à gaz (nous
sommes arrivés fin janvier, je crois, et il gelait dehors à pierre fendre),
d’un réchaud pour cuisiner et de la cantine en métal qui avait été le seul
bagage que nous avions emporté avec nous en partant d’Algérie. Même si mes
parents étaient des ouvriers en Algérie, ils possédaient bien plus là bas que
le simple contenu de cette cantine, et jamais ils n’avaient connu une telle
misère. Mon père alla s’enquérir auprès des voisins, qui étaient devenus un peu
plus civilisés depuis la mise au point suite à l’incident conté précédemment,
s’il y avait un moyen d’obtenir quelques meubles puisque les chambres étaient
censées être meublées. Ceux ci lui avaient dit qu’il pouvait demander aux
« deux folles du premier étage » (les propriétaires), mais qu’eux
vivaient dans leur « appartement » depuis des années et n’avait
jamais réussi à obtenir plus de meuble. Mais eux, ils avaient trouvé la
solution et il se proposait de lui montrer comment ils avaient fait pour
contourner la difficulté. Ils l’invitèrent à entrer dans leur logis. C’était la
première fois que l’un d’entre nous entrait chez eux : en effet, toutes
les conversions jusqu’à présent s’étaient tenues dans le couloir. Ce n’était
pas très drôle de rester dans le couloir car celui-ci était sombre et n’était
éclairé que par une simple ampoule de faible puissance, et il fallait appuyer
sur le bouton de la minuterie pour la faire s’allumer, et cette minuterie se
déclenchait très rapidement, trop rapidement. Après moins d’une minute, on
était plongé dans la pénombre ou bien alors il fallait garder le doigt sur le
bouton. Cette fois ci, mon père allait pénétrer dans le gourbi des voisins,
cette pièce sans air où flottait une odeur âcre et mélangée, un savant cocktail
d’urine de chat, de gros rouge qui tache et de vomis. Dans cette place, il y
avait des caisses de bois, de celles qui servaient à transporter le vin en ce
temps là. Elles étaient posées sur l’un de leur grand coté (ces caisses étaient
parallélépipédiques) et étaient empilées les unes sur les autres. Leurs
ouvertures béantes étaient obturées par des pièces de tissus de couleurs et de
motifs disparates. Ces ersatz de rideaux étaient punaisés à même le bord
supérieur de chaque caisse. Cela constituait des « modules de
rangement », selon le terme consacré chez un marchant suédois de meubles
« évolutifs ». La mère Michelle ponctuait ses explications de
plusieurs « les caisses vides sont bien utiles, vous voyez les caisses
vides sont bien utiles ». Mon père lui fit remarquer que chez nous,
nous n’avions pas l’habitude de vivre comme ça, et que s’il fallait il irait
acheter ou bien qu’il fabriquerait lui-même des meubles. La mère Michelle
horrifiée lui rétorqua que ce n’était pas possible et que s’il s’obstinait dans
cette voie les « deux folles » nous mettraient dehors et que les
caisses, oui les caisses vides, ça, c’est bien utile !...
A cause du manque d’argent et grâce au fait que mon père était
menuisier de métier, il entrepris de faire des éléments de rangement suspendus,
une table « porte feuille » (c’est une sorte de table pliante), une
penderie et acheta quatre chaises simples mais décentes. Il est inutile de
préciser où la table de bistrot et les quatre chaises sans âges sont allées.
Si vous ne voulez pas que je paye l’électricité, et bien, je la volerai !
Passé les premières surprises, la vie allait prendre son cours
normal avec son cortège de petites choses du quotidien, comme les tâches ménagères.
L’étendage du linge de la première lessive avait été un grand moment. Ma mère
avait étendu le linge à la fenêtre, mais dehors il gelait à pierre fendre. Le
résultat avait été inattendu et comique : les chemises de mon père étaient
devenues solides car l’eau qu’elles contenaient avait, bien sûr, gelée.
L’affaire trouva sa conclusion dans un énorme éclat de rire. Une fois le mal
réparé et les chemises séchées, il ne restait plus que les repasser. En plein
milieu du repassage l’électricité fut coupée puis remis. Mon père pensait que
c’était un problème de compteur et qu’il valait mieux arrêter le repassage pour
ce jour : on verra bien le jour suivant. Cependant, une autre coupure d’électricité
se produisit vers les neuf heures du soir. Plongée dans l’obscurité, il ne nous
restait plus qu’à aller demander une bougie à nos super voisins. Eux, ils
résidaient ici depuis longtemps et devaient être coutumiers de cette situation :
ils devaient être équipés en cas où cela se produisait. Mon père alla frapper à
la portes de nos voisins : ils avaient effectivement des bougies et ils
lui en donnèrent deux. Dans la conversation, mon père leur demanda si
l’incident était fréquent et s’ils en connaissaient la cause. La réponse ne se
fit pas attendre. Oui, l’incident était fréquent et cela a été toujours comme
ça. Ce n’était pas vraiment un problème de compteur ou plus exactement
quelqu’un coupait le compteur : c’était une des deux « folles »
du premier qui coupait l’électricité ! Le compteur électrique de
l’immeuble était dans leur appartement, elles surveillaient à tour de rôle la
roue indicatrice de consommation de celui-ci, et dès qu’elle semblait tourner
trop vite, une d’entre elle appuyait sur le bouton du compteur ! En
représailles, elles reproduisaient l’opération le soir même vers les neuf
heures : c’était l’heure à laquelle elles allaient se coucher, et donc
pour elles cela devait être l’heure du coucher pour tout le monde !
Quelquefois, elles renouvelaient l’opération « coupure d’électricité à
neuf heures » les deux ou trois jours suivant. Mon père décida qu’il lui
fallait parler avec elles. Donc le lendemain, mon père leur expliqua que ce
n’était pas acceptable pour nous de vivre comme ça et que si c’était un
problème de coût de l’électricité, elles n’avaient qu’a faire installer un
compteur individuel pour nous et qu’il en payerait le coût d’installation ainsi
que celui de l’électricité consommée. Devant leurs refus, il proposa qu’elles
décident d’un forfait pour couvrir les dépenses d’électricité et qu’il le payerait
chaque mois. Elles présentèrent un nouveau refus agressif, agrémenté de phrases
du genre : « Nous sommes maîtresses chez nous. Nous ferons comme nous
le voudront et ce n’est pas vous qui venez d’arriver (sous entendu :
d’Algérie) qui allez faire la loi. De toutes façon neuf heures c’est la bonne
heure pour quelqu’un qui travaille pour aller se coucher. Vous travaillez,
n’est ce pas ? … ». La réponse de mon père fut celle-ci :
« si vous ne voulez pas que je paye mon électricité, et bien je la volerai ».
Le soir même, il brancha des câbles électriques à la boite de
dérivation qui était dans le couloir. Cette boite desservait la minuterie de
l’éclairage du couloir : seul l’alimentation de cet éclairage n’était
jamais coupé.
Nous utilisions cette parade quand ces dames réitéraient leurs
mauvais coups.
Le calme
Quelques mois après, nous eûmes la possibilité de louer la chambre
voisine. Mon père, en perçant une ouverture dans la cloison mitoyennes aux deux
chambres, créa un petit appartement qui était plus plaisant à vivre. La
première chambre devint celle de mes parents, quand à la seconde, nettement
plus grande, elle devint la pièce principale : salon/salle à manger avec
un coin cuisine, et contre un mur il y avait mon lit qui servait de sofa dans
la journée. C’était loin d’être idéal, mais c’était à mille lieux des
conditions de vie du début. Même les propriétaires s’étaient calmés, et nous
n’avions plus à voler de l’électricité. Nos voisins étaient même devenus
courtois. La mère Michelle m’aimait bien et m’offrait des bonbons quand elle me
voyait. Nous avions fait connaissance avec nos autres voisins et nous avions
d’assez bonnes relations avec eux. Ma mère avait trouvé un travail dans un magasin
« Monoprix » à deux pas de chez nous. Elle y allait en vélo, après
m’avoir déposé à l’école maternelle. Enfin, c’était le début d’une vie plus
normale.
La seule hombre au tableau, c’était que les événements d’Algérie
s’intensifiaient et que les membres de notre
famille était toujours là bas. Mon père et surtout ma mère se faisaient
beaucoup de soucis pour eux.

